MENFP/Université : quand Vijonet Déméro ouvre un nouveau front autour de l’ANESRS


Par Rose-Myrlène Joachim | Port-au-Prince, 23 août 2026  —

La question de la gouvernance de l’enseignement supérieur haïtien prend une nouvelle tournure. Alors que l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANESRS) peine encore à asseoir pleinement son autorité dans le paysage universitaire, une rencontre tenue le vendredi 21 août 2026 entre le ministre de l’Éducation nationale, Vijonet Déméro, le recteur de l’Université d’État d’Haïti (UEH), Dieuseul Prédélus, et le président du Conseil des recteurs des Universités publiques départementales (UPD), Joram Vixamar, ravive les interrogations sur la place réelle de l’Agence dans la gouvernance du secteur.

Selon le compte rendu diffusé par le MENFP, les trois responsables ont d’abord discuté de la nécessité d’élaborer une politique nationale de l’enseignement supérieur. La deuxième partie de leurs échanges a porté sur les relations interinstitutionnelles entre l’ANESRS, les UPD et l’UEH.

Sur le papier, cette concertation peut apparaître comme une démarche normale. Mais dans le contexte actuel, elle soulève une question fondamentale : l’État entend-il renforcer l’ANESRS ou construire, à côté d’elle, de nouveaux mécanismes de pilotage de l’enseignement supérieur ?

L’ANESRS n’est pas une invention récente du gouvernement actuel. Elle découle d’un décret publié dans Le Moniteur le 30 juin 2020, au même moment que les textes portant sur l’organisation, le fonctionnement et la modernisation de l’enseignement supérieur. Le dispositif devait notamment répondre au déficit de régulation, de contrôle et d’évaluation du secteur universitaire haïtien.

Après plusieurs années de retard, le Conseil de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique a finalement été installé le 14 janvier 2026. L’ANESRS est ainsi entrée dans une phase opérationnelle plusieurs années après sa création juridique.

Le MENFP avait ensuite annoncé, le 5 février 2026, le transfert de ses compétences relatives à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique vers l’ANESRS, avec une période transitoire allant jusqu’au 27 février.

Dès lors, la rencontre du 21 août interpelle. Si les compétences ont officiellement été transférées, pourquoi le ministère continue-t-il de se positionner au centre des discussions stratégiques relatives à la gouvernance universitaire sans présenter clairement le rôle institutionnel de l’ANESRS dans cette architecture ?

Il faut rappeler que le conflit institutionnel ne date pas de Vijonet Déméro. Dès novembre 2020, le Conseil de l’Université d’État d’Haïti avait demandé au pouvoir exécutif de surseoir à l’application des décrets relatifs à l’enseignement supérieur et à l’ANESRS, estimant que plusieurs dispositions entraient en contradiction avec la Constitution et le statut de l’UEH. Le Conseil avait également réclamé une concertation avec le secteur universitaire.

Cette position est importante, car l’UEH dispose elle-même d’une autonomie institutionnelle reconnue dans son organisation. Son Conseil de l’Université est présenté par l’institution comme son organe suprême d’orientation, de contrôle et d’arbitrage. Il définit notamment la politique générale de l’Université et adopte les règlements internes et les curricula de ses établissements.

Le Conseil exécutif, dirigé depuis mars 2025 par le recteur Dieuseul Prédélus, est quant à lui chargé de l’administration générale de l’UEH et de sa représentation nationale et internationale.

Il existe donc un véritable problème de périmètre institutionnel : jusqu’où va l’autonomie de l’UEH et où commence le pouvoir de régulation de l’ANESRS ?

C’est précisément sur ce terrain que la démarche du ministre Vijonet Déméro mérite d’être questionnée.

Le ministre a réuni autour de lui le recteur de l’UEH et le président du Conseil des recteurs des UPD pour parler à la fois de politique nationale de l’enseignement supérieur et des relations entre ces institutions et l’ANESRS. Or, l’agence qui est censée constituer l’autorité nationale de régulation du secteur apparaît, dans le compte rendu officiel de la rencontre, comme un sujet de discussion plutôt que comme l’acteur central de cette discussion. Cette situation est pour le moins paradoxale.

La question n’est donc pas de contester le droit du ministre à dialoguer avec les responsables universitaires. Le véritable enjeu est de savoir si ce dialogue s’inscrit dans une stratégie de consolidation de l’ANESRS ou s’il contribue, volontairement ou non, à créer un centre de décision parallèle.

En revanche, la question de son efficacité, de la visibilité publique de l'ANESRS, de ses résultats et de sa capacité à exercer concrètement ses compétences demeure parfaitement légitime. Une institution créée en 2020 et devenue réellement opérationnelle en 2026 doit désormais démontrer sa valeur par des résultats tangibles.

Qui veut réellement gouverner l’enseignement supérieur ? C’est là que se situe le cœur du problème.

Haïti ne peut pas se permettre de remplacer une absence de régulation par une multiplication des centres de pouvoir. Le pays compte un secteur universitaire marqué par la fragmentation, les disparités de qualité, la faiblesse du financement de la recherche et l’insuffisance des mécanismes d’assurance qualité. La création d’une agence nationale devait précisément permettre de mettre de l’ordre dans cet environnement.

Si l’ANESRS doit réguler l’enseignement supérieur, il faut lui donner les moyens d’agir. Si l’UEH bénéficie d’une autonomie particulière, celle-ci doit être respectée.

Le véritable danger serait de créer une situation dans laquelle plusieurs institutions revendiquent simultanément le même espace de décision.

Il est donc prématuré de parler de « complot » entre Vijonet Déméro et le rectorat de l’UEH. Aucun élément public consulté ne permet d’établir l’existence d’une telle conspiration.

Mais il serait tout aussi naïf de fermer les yeux sur les interrogations que suscite cette nouvelle configuration.

Pourquoi organiser une réflexion sur la politique nationale de l’enseignement supérieur sans placer clairement l’ANESRS au premier plan ? Quel sera exactement le rôle du MENFP après le transfert de ses compétences à l’Agence ? Quelle articulation juridique sera retenue entre l’ANESRS et l’UEH ?

Et surtout, le gouvernement entend-il renforcer l’Agence ou créer, autour de l’UEH une nouvelle architecture susceptible de réduire son autorité ?

Voilà les questions auxquelles Vijonet Déméro et les responsables de l’ANESRS doivent répondre. Car l’enseignement supérieur haïtien n’a pas besoin d’une nouvelle guerre institutionnelle. Il a besoin d’une gouvernance claire, d’une régulation crédible, d’une autonomie universitaire respectée et d’une autorité nationale capable d’assumer ses responsabilités.

Si l’ANESRS est l’autorité nationale de régulation, qu’on lui donne les moyens et l’espace institutionnel pour agir. Si elle ne l’est pas, que l’État ait le courage de le dire publiquement.

Le monde universitaire, les étudiants et la population haïtienne ont droit à cette clarification.

Rose-Myrlène Joachim 

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